Ne traite jamais avec un Dragon // Robert N. Charette

La Trilogie des Secrets du Pouvoir est sans aucun doute l’une des plus célèbres sagas de Shadowrun en roman. Ce n’est pas étonnant : les tribulations de Sam Verner, salaryman loyal de Renraku mis au placard qui deviendra shadowrunner par la force des choses, proposent un point d’entrée idéal dans le Sixième Monde en présentant le point de vue d’un type ordinaire plongé dans les Ombres. Quand en plus les romans proposent leur lot de péripéties mémorables, de personnages attachants (ou détestables), tout en révélant l’un des grands metaplots du jeu de rôles, la popularité ne pouvait qu’être au rendez-vous.

Ne traite jamais avec un Dragon est le premier volume de ce triptyque consacré aux (més)aventures de Sam Verner. Le titre est tiré d’une célèbre maxime des shadowrunners : “Surveille tes arrières, vise juste, garde des munitions, et surtout, ne traite jamais au grand jamais avec un Dragon”. Le roman compte trois lézards magiques, tous plus retors les uns que les autres. Tout d’abord il y a Haesslich (dont le nom signifie “affreux” en allemand…), dont les manigances vont réduire à néant la petite vie bien rangée de Sam; Tessien, un serpent à plumes shadowrunner (sic) aux loyautés douteuses; et surtout, dans l’un de ses premiers grands rôles dans la gamme, un certain… Lofwyr.

Protégé d’Inazo Aneki, le grand manitou de Renraku, et promis à un bel avenir au sein du siège tokyoïte de la Mégacorpo, le decker Sam Verner voit ses espoirs s’écrouler le jour où sa sœur Janice est victime d’une goblinisation tardive. Mis au placard du fait de cette “souillure” familiale, Verner est muté à l’Arcologie de Seattle dans un poste sans importance. Confronté au monde des Ombres dès son arrivée, Sam voit ses certitudes s’écrouler : lui qui aimait imaginer un monde bien rangé, où Renraku serait un employeur bienveillant et où la magie n’interviendrait pas dans sa vie, il va être pour le moins secoué en découvrant l’envers du décor.

Quelques temps plus tard, Verner accepte l’offre du mystérieux M. Drake pour être exfiltré à San Francisco où il pourra commencer une nouvelle vie. Mais évidemment, il comprend bien vite qu’il n’est que la diversion dont Drake a besoin pour ses propres plans. Trahi et laissé pour mort dans les forêts du Tir Tairngire, Sam va découvrir son propre talent magique latent. S’alliant avec des shadowrunners (la belle et volage Sally Tsung, le decker Dodger et le samouraï des rues amérindien Ghost-who-walks-inside), Sam va vouloir rendre la monnaie de leur pièce à ceux qui ont détruit sa vie – et par là-même mettre à jour ce qui se trame dans la Matrice de l’Arcologie Renraku…

Le roman de Robert N. Charette est assez inégal. La première partie, qui raconte la vie d’esclave corpo servile de Sam, les luttes de pouvoir au sein de Renraku et ses tentatives de s’en échapper sont très intéressantes car elles dépeignent une facette du monde de Shadowrun peu mise en avant : la vie au sein d’une Zaibatsu. Arrivé à la moitié du livre, on sent que Charette se rend compte qu’il a peut-être un peu traîné en route et veut faire avancer l’intrigue coûte-que-coûte, quitte à multiplier les ellipses narratives et les bonds dans le temps (Hop, on est à San Francisco. Hop, on est au Québec. Hop, on est de retour à Seattle…) Le roman connait une fin satisfaisante et pleine d’action, bien que de nombreuses questions restent évidemment en suspens. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit d’une trilogie… La nouvelle traduction de BBE est une fois de plus de bonne facture mais comme 2XS souffre de multiples petits glitches passés entre les mailles de la relecture.

Les personnages sont bien campés et si Sam agace par sa loyauté parfois aveugle (mais justifiée plus tard dans le roman par un… “twist”), il n’en reste pas moins un bon protagoniste auquel on peut s’identifier. Dans les seconds rôles, mentions notables pour Dodger, le decker s’exprimant comme dans un roman de Dickens est très vite devenu un des personnages préférés des fans, et pour Katherine Hart, runner à la moralité complexe et insaisissable.

A noter que le trio de runners avec lesquels Sam finit par s’associer ne sont ni plus ni moins que ceux représentés sur la couverture des deux premières éditions de Shadowrun (ci-dessous) : on peut ainsi y voir le decker Elfe Dodger à gauche, Sally Tsung au centre et Ghost-who-walks-inside à droite. L’histoire de ce roman a par ailleurs servi de base au scénario du jeu vidéo Shadowrun sur Super Nintendo : sans être totalement identique, on en retrouve les grandes lignes, notamment le fait que le héros decker se découvre des pouvoirs magiques et un méchant se faisant appeler Drake.

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